fbpx
Connecte-toi avec nous

Salut, que cherchez-vous?

Life Africa TV
Afrique information en ligne
Afrique information en ligne
Alexanne Ozier-Lafontaine, activiste

Interview

[Martinique] « Nous ne sommes pas contre les blancs, mais contre les colonialistes »

Le 22 mai dernier, un groupe de manifestants se présentant comme des « anti-héritage colonial » a déboulonné deux statuts de Victor Schoelcher à Fort-de-France et dans une ville du nom de Schoelcher. Une des organisatrices de ce mouvement s’est confiée à nous.

Alexanne Ozier-Lafontaine, activiste. Interview exclusive Life africa TV

On vous présente comme étant une organisation des anti-Békés. Est-ce que c’est ce que vous êtes, des « antiblancs martiniquais d’origine européenne » ?

Je vais vous le dire clairement : nous ne sommes pas contre les Blancs. Nous sommes contre le colonialisme, contre les comportements ségrégationnistes et méprisants que les héritiers des colons esclavagistes continuent d’afficher vis-à-vis des autres communautés de Martinique. Nous ne sommes pas une organisation. C’est beaucoup plus un mouvement spontané d’une population qui n’en peut plus de vivre toutes ces injustices.

Qu’est-ce que vous leur reprochez fondamentalement ?

Nous leur reprochons le fait qu’après avoir conservé toutes ces richesses qu’ils ont accumulées par la soumission et par le sang de nos ancêtres, ils continuent, jusqu’à ce jour, à avoir une position et un comportement de domination. Ils ont gardé toutes les terres. Ils ont gardé le contrôle de l’industrie. Ils représentent moins de 1% de la population, mais possèdent la plus grande proportion des terres de Martinique. En plus, ils sont profondément racistes, vivent entre eux et n’hésitent même pas à tenir des propos choquants comme « on a voulu préserver la race blanche » sur les médias publics. Nous vivons toujours dans la situation d’une colonie, avec un racisme très prononcé à l’encontre des personnes non européennes ou à peau foncée.

Vous pouvez en dire un peu plus sur cette position de domination ?

Que dire de plus ? Il y a tellement d’exemples. Prenons le cas de Bernard Hayot et de sa famille qui figurent parmi les plus riches de Martinique. Ils ont le contrôle exclusif du marché de la grande distribution. Et, à cause de ce monopole, ils pratiquent des prix sur les aliments qui sont dix fois plus élevés qu’en métropole. Ils ont hérité d’une fortune acquise à la faveur de l’esclavage aujourd’hui reconnu comme un crime contre l’humanité. Pourtant, ils restent dans la continuité de leurs ancêtres avec par exemple le rôle majeur qu’ils ont joué dans le scandale du chlordécone, un pesticide qui nous empoisonne et dont on a longtemps minimisé la dangerosité. Vous voyez que c’est toujours au détriment de notre santé et de nos vies qu’ils bâtissent leur fortune. Et l’État ne fait pas grand-chose pour les en empêcher.

Quel rapport avec le déboulonnage des statuts de Schoelcher qui est plutôt présenté comme un des acteurs principaux de l’abolition de l’esclavage ?

Dans un communiqué rendu public par les manifestants du 22 mai, nous l’avons dit : Schoelcher n’est pas notre sauveur. Et l’esclavage n’a pas été « aboli » en Martinique en 1848. Aucune justice n’a été rendue aux Afrodescendants, aux communautés venues d’Asie ou aux peuples autochtones par l’abolition de l’esclavage. Tout a été organisé de telle sorte que les anciens esclaves restent toujours tributaires du travail dans les plantations, avec des conditions de travail aussi rudes qu’avant et leur maintien dans une pauvreté extrême. Dans le même temps, ce sont encore les colons qui ont obtenu des indemnités de la part de l’État pour compenser de soi-disant « pertes » consécutives à l’abolition qui n’en était pas une. Toutes les grandes grèves qu’a connu la Martinique contestaient le fait que les Békés continuaient à exploiter les agriculteurs et les ouvriers agricoles, en majorité Noirs et pauvres.

Tout ceci ne nous dit pas pourquoi Victor Schoelcher et pourquoi le 22 mai.

Le 22 mai 1848 est le jour où le gouverneur Louis de Rostolan, confronté à la colère des esclaves à la suite de l’arrestation d’un esclave du nom de Romain, a été forcé de proclamer l’abolition de l’esclavage. Le décret de Schoelcher n’était pas encore parvenu jusqu’en Martinique. Cette date symbolise donc le combat que nos aînés ont mené avant nous. Il y a des gens qui ont été emprisonnés pour que la reconnaissance de ce combat devienne une réalité en France. Le rapport avec Schoelcher se justifie par le fait qu’il était un fervent défenseur du projet colonial. On peut le voir dans son livre « La grande conspiration du pillage, de l’incendie et du meurtre à la Martinique » publié en 1875 ; c’est-à-dire longtemps après l’abolition. C’était aussi pour nous un moyen d’attirer l’attention de l’État. Jusqu’ici, ils ont fait mine de ne pas nous entendre. Sur cet aspect, je pense que nous avons marqué un point. Emmanuel Macron parle aujourd’hui de « lucidement regarder ensemble toutes notre histoire, toutes nos mémoires ». On attend de voir…

Cela voudrait-il dire que vous allez suspendre votre mouvement ?

Les hommes politiques nous ont habitué aux paroles qu’ils ne tiennent pas. Nous allons continuer avec d’autres actions que nous avons déjà commencé à poser. Nous allons par exemple maintenir le boycott des grandes surfaces détenues par les colonialistes. C’est quand on frappe à leur porte-monnaie que ces gens prête attention. Il y a un certain nombre d’autres actions que nous préconisons. L’avenir nous dira.

Un message particulier pour terminer ?

Je lance un appel à tous les martiniquais pour la poursuite de notre mouvement. Nous avons tout à gagner dans cette histoire. Dans nos programmes scolaires, on ne nous apprend rien de l’histoire de l’Afrique pré-coloniale. Or, nos ancêtres viennent de là-bas et d’autres de l’Asie. Nous apprenons en revanche l’histoire de la France et de l’Europe ; et ceci d’un point de vue qui n’est autre que celui de la France métropolitaine. Nous ignorons tout de l’histoire même de la Martinique ou des autres DOM. Si vous me demandez comment vivaient les Amérindiens avant l’arrivée des colons, je ne saurais pas quoi vous répondre. Et nous refusons de continuer à être un peuple sans mémoire.

Propos recueillis par Prince Essonne Mfoulou-Zé

« Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus que de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie » (Albert Londres).

4 Commentaires

4 Comments

  1. MANSA

    25 juin 2020 at 5 h 11 min

    Félicitations. Article très explicite.
    Kwakou MANSA

  2. Denoix

    21 juillet 2020 at 12 h 57 min

    Il S’agit, en tant que Français, de regarder notre histoire en face, en ombre lumières sans tomber, ni dans l’auto flagellation, ni dans la propagande nationaliste. Seule la recherche la plus honnête de la vérité historique souvent complexe peut rassembler les Français et panser les vieilles blessures.

    • ARNETON Joé

      26 juillet 2020 at 14 h 18 min

      Lorsque je lis l’interview, je ressens une telle douceur dans la voix d’Alexane, que la voie est toute tracée pour que tous ensemble nous fassions l’effort de mettre fin à ce qui nous divise. Soyons forts dans notre corps et que nous nous libérions de ce semblant de confort qui nous a été octroyé et qui nous fait perdre notre pleine conscience.
      Je puis te dire que si pour moi, la méthode de barrage ne porte pas un grand préjudice financier aux propriétaires, j’ai enfin compris que cela a permis à un certain nombre de se questionner.
      Merci Alexanne pour ces paroles qui m’ont traversées le corps.
      Et maintenant que faisons nous?
      Un appel à un grand koumbit avec clarté et un présent reconsidéré pour bâtir un meilleur futur?
      Lonnè épi respé

  3. ako arron

    21 juillet 2020 at 15 h 46 min

    Fire

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Publicité

Vous aimerez aussi

A la une

De Dakar à Alger ou de Dakar à l'étranger, le Don Quichotte Sénégalais Guy Marius Sagna (GMS) sort de son silence et fait du...

Opinions

Le 19 juin 2020, l'Union européenne a reconnu l'esclavage comme un crime contre l'humanité. Comment l'assassinat de George Floyd a-t-il conduit à cette résolution...

Société

Plus qu’un simple fait de société, le problème posé par le « déboulonnage » des statues de certaines figures de l’histoire par des antiracistes...