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Société

Doit-on gommer l’histoire ?

Plus qu’un simple fait de société, le problème posé par le « déboulonnage » des statues de certaines figures de l’histoire par des antiracistes pose une vraie question : celle de la « légitime offense » qui cherche à provoquer une réflexion profonde sur des questionnements que la société veut éviter pour ne pas se retrouver face à ses propres contradictions.

Les mouvements antiracistes – relancés par la mort de George Floyd, tué par un policier blanc à Minneapolis – ont déclenché à travers le monde une vague de protestations conduisant aux déboulonnages des statues mémorielles que les manifestants désignaient comme représentant « la glorification de l’esclavage et des esclavagistes dans l’espace public ». Cette réaction en chaîne de personnes révoltées par le traitement que les sociétés humaines réservent aux Noirs ont aussitôt croisé l’indignation et la condamnation, sans réserve, de gouvernements confrontés à cette « colère de la rue ». Et la bien-pensance habituelle des intellectuels chevronnés des plateaux de télévisions et des réseaux sociaux a tout de suite emboîté le pas à ces derniers.

Cependant, en s’érigeant ainsi en « donneurs de leçons », les uns et les autres ont omis de prendre le temps de se poser les questions essentielles sur les causes profondes de cette expression insoutenable du « mal être ensemble ». Chacun y est allé de sa plus belle formule sur ce que doit être « la République et ses acquis », tant sur le plan historique que sur le plan culturel, artistique, ou encore du point de vue de l’affirmation de l’autorité de l’État face à ce qu’ils nomment « la dictature de la rue ». Mais rien, sinon très peu de choses, n’ont été dites sur cette asymétrie de la relation sociale – où s’entrechoquent les angoisses des uns et les attentes fantasmagoriques des autres – qui finit par « tapisser la société d’incommunicabilité », et par biaiser le jugement porté sur cette question.

Dans l’absolu, notons qu’il n’est dans l’intérêt de personne de faire l’apologie du désordre. Toutefois, peut-on s’arrêter là un moment et poser les bases d’une réflexion apaisée sur le sujet ? Car, celui-ci, à n’en point douter, s’annonce avec une complexité qui oblige les uns et les autres à élever le regard au-dessus des convenances et des idées toutes faites. Ceci d’autant plus que des pistes de réflexion demeurent sans être explorées, que ce soit du côté des antiracistes ou de celui de leurs détracteurs.

Tout est une question de perspectives

L’histoire humaine qui se rappelle à la mémoire du monde peut-elle être rendue sans sa diversité de points de vue et rencontrer l’adhésion de ceux qui portent sur elle un regard différencié ? Et, surtout, peut-on à juste titre restituer la mémoire historique dans une incomplétude qui en définitive falsifie sa perception, sans se heurter à l’incompréhension de ceux qui s’en retrouvent écartés, soit par oubli de ceux qui transmettent l’histoire, soit par leur négligence ou encore par une volonté politique qui se pare de ce qui relève du « raisonnable » pour dissimuler des desseins suprémacistes inavoués ?

L’écrivain nigérian Chinua Achebe (1930-2013), auteur du roman-culte Le Monde s’effondre, décrit ce qui se passe aujourd’hui dans le monde en ces termes : « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours les chasseurs ». Il appelait ainsi les Africains – et partant les Afrodescendants – à prendre conscience de ce que l’histoire qu’ils enseignent à leurs enfants et qui est écrite par les explorateurs et les colons venus conquérir le continent africain, relèguera toujours l’apport des africains à l’humanité à l’arrière-train de la marche du monde.

Cependant, notre humanité n’est constituée ni de lions, ni de chasseurs ; du moins pour ce qui relèverait de la pure logique. Nous ne pouvons donc, en tant qu’humains, bâtir une communauté de destins en agissant comme des rois de la jungle, ou comme ceux des autres animaux qui servent de pitance aux premiers cités.

Toute la problématique du « mal être ensemble » qui s’exprime aujourd’hui à travers cette colère de la rue se résume en ces termes. D’un côté, persiste un regard ou une raison du plus fort qui glorifie ses hauts faits de l’histoire. Et de l’autre, des présumées victimes de cette même histoire qui assument mal la faiblesse, non pas de leur historicité, mais bien de celle de leur acceptation, volontaire ou non, du fait historique établi selon des schèmes qui les laissent au bord du chemin.

« Le tigre ne prône pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore », déclare le Prix Nobel de littérature nigérian Wolé Soyinka. Si les Africains veulent admirer leur reflet dans le clair ruisseau au-dessus duquel se mire l’histoire de l’humanité, ils doivent prendre la peine de s’approcher de l’onde pure et de s’y pencher avec le reste du monde. On n’est jamais mieux servi que par soi-même !

Derrière le déboulonnage des statues, une volonté de bousculer les statuts 

En restant dans le cas de la France, l’histoire de ce pays, comme tout autre pays au monde, a ses moments de gloire et ses côtés sombres. Mais, ce qu’il est judicieux de comprendre avant d’écrire ou de lire cette histoire, c’est ce qui, dans l’inconscient collectif français, constitue l’être français qui se souvient de son passé. La mémoire historique doit-elle être celle exclusive du descendant du conquérant qui se voit en vainqueur de l’histoire passée ? Dans ce cas, quelle place réserve-t-elle aux autres gloires dont pensent se prévaloir ceux des autres qui sont considérés par lui comme victimes du fait historique ? En d’autres termes, de qui est constitué le peuple français qui a le droit d’inscrire ce qu’il considère comme un passé glorieux dans le livre des souvenirs républicains ? Ici se pose le problème d’une France qui peine à assumer la complexité historique de sa multiethnicité, de sa multiculturalité, de sa multi-territorialité.

Il semble pourtant que les contestations qui resurgissent aujourd’hui ne sont pas un phénomène nouveau en France. On les dirait même presqu’aussi vieilles que la République. Et, chaque fois, celles-ci rappellent le caractère fragile de l’unité nationale dans ce pays.

À titre d’illustration, aujourd’hui en France, l’extrême-droite est la seule à encore honorer le général Pétain ; ce qui s’explique par le fait qu’elle en assume mieux que d’autres, qui n’en pensent pas moins, l’idéologie nationaliste et xénophobe ayant caractérisé le régime de Vichy. Ceci constitue, au sein du peuple français et sur ce plan exclusivement, un des arguments majeurs du clivage Gauche-Droite. Les uns peuvent ainsi diaboliser les autres et vis versa, le tout dans une extraordinaire disharmonie qui installe d’office le refus du dialogue et cristallise une fois pour toutes la scission sociale.

Pour revenir au sujet, c’est la République elle-même, ou tout au moins l’occurrence de sa venue, qui a en quelque sorte institué la vindicte populaire contre les figures historiques. C’est en effet depuis la Révolution Française qu’il faut aller rechercher les sources de la « déculturation par la destruction des monuments ». À cette époque, les faits sont justifiés par le rejet de tout ce qui rappelaient « le patrimoine monarchique ». Bien d’autres exemples existent…

Le sujet prend une autre ampleur lorsqu’on en vient à comparer les points de vue. C’est là qu’apparait le côté « inachevé » de la réflexion. Ainsi, pour la chercheuse Isabelle Barbéris, par exemple, il faut voir dans ces événements « l’expression psychodramatique de la culpabilité devenue folle, au détriment de la complexité des événements historiques » (article de Marine Carballet, mis en ligne par le site du Figaro le 9 juin 2020). Le Premier Ministre Edouard Phillipe, quant à lui, se dit « profondément choqué » par les destructions de deux statues de Victor Schœlcher en Martinique. Cependant, il ajoute quelque chose d’important : « cela traduit quelque chose qui ne va pas ». Mais c’est le président Emmanuel Macron qui le mieux tire son épingle du jeu en disant dans son discours du 14 juin, « nous devons lucidement regarder ensemble toute notre histoire, toutes nos mémoires ». Cela voudrait-il dire qu’un jour il sera possible en France de voir, à côté d’une statue de Colbert, auteur du « Code Noir », une autre qui serait par exemple celle de Toussaint Louverture qui a fondé la première république noire indépendante ? Là est toute la question.

On le voit bien, les événements antiracistes visent, avant tout, à bousculer des convenances et des statuts ; notamment ceux qui représentent l’idéologie dominante d’une certaine France dans laquelle beaucoup de Français ne se reconnaissent pas. Évoquer cette question aujourd’hui ne peut donc se résumer à une condamnation sommaire des actes. Il s’agit ici d’engager une réflexion profonde sur le vivre ensemble dans une société française apaisée, où la xénophobie des uns ne renie pas aux autres leur droit à la mémoire. Et où l’histoire ne s’écrit pas avec la gomme, ni pour effacer les traces de sa part d’ombre, ni pour en occulter le rôle de ceux qu’on croit avoir vaincu.

« Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus que de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie » (Albert Londres).

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