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Crise Malienne

[Mali] Pourquoi la Cédéao n’apportera aucune solution durable à la crise qui secoue le pays

Échec cuisant de la tentative de médiation de la Cédéao au Mali. La délégation de haut niveau, envoyée à Bamako par l’institution sous-régionale, a quitté la capitale malienne après 12 jours de négociation sans être parvenue à déplacer la moindre ligne dans la crise politique profonde qui secoue le pays depuis plusieurs semaines. Une conférence extraordinaire des chefs d’États a été convoquée en urgence pour le lundi 27 juillet 2020. Elle avait pour mission de trouver des solutions pour une sortie de crise effective au Mali. Mais les résolutions prises à l’issue de cette réunion de très haut niveau à laquelle participait, du reste, le président Ibrahim Boubacar Keïta, ont fait paraître l’institution sous-régionale comme juge et partie.

Un échec dû à une « erreur d’appréciation » du problème malien ?

Arrivée à Bamako le mercredi 15 juillet 2020 avec pour mission de tenter de trouver une issue à la crise politique qui secoue le Mali depuis plusieurs semaines, la délégation de la Cédéao – conduite par l’ancien président nigérian Goodluck Jonathan et par Kalla Ankourao, ministre des affaires étrangères nigérien et actuel président du Conseil des ministres de la Cédéao – a quitté le pays en fin de semaine dernière après douze jours de négociation, sans être parvenue à ses fins. 

Les médiateurs parlent d’un refus « d’adhérer » à leurs propositions de la part du Mouvement du 5-Juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP). Tandis que le M5-RFP regrette que ces derniers ne leur aient fait que des propositions pour l’essentiel identiques à celles qu’ils ont rejetées jusqu’ici. Un échec cuisant qui tiendrait, selon les analyses, à une « erreur d’appréciation » de la profondeur du problème malien. 

Dans la foulée, les 15 chefs d’États de la sous-région ont décidé de prendre la main. Un sommet extraordinaire de l’institution sous-régionale a été convoqué en urgence. Celui-ci s’est tenu le lundi 27 juillet par vidéo-conférence, en raison de la pandémie liée au virus Covid-19.

Cependant, les résolutions qui en ont résulté ne sont pas beaucoup éloignées de la proposition déjà faite au M5-RFP par la mission de médiation. En plus, les chefs d’États n’ont pas résisté à la tentation de la répression en préconisant des sanctions contre quiconque s’opposerait aux résolutions prises lors de leur vidéoconférence.

Sans surprise, la pilule n’a pas du tout été du goût de l’opposition malienne. Les contestataires réclament plus que jamais le départ d’Ibrahim Boubacar Keïta. Ils l’ont clairement stipulé dans un communiqué signé au nom du M5-RFP par Choguel K. Maïga : « Aussi, le M5-RFP constate, avec regret, que les conclusions du Sommet des Chefs d’Etat ne tiennent pas compte de la profondeur et de la gravité de la crise sociopolitique qui hypothèque l’avenir du Mali, ne correspondent aucunement aux attentes et aspirations du Peuple malien et surtout violent les lois et la Constitution du Mali que respectent le Mouvement. »

Les fondements de la crise actuelle au Mali

Pour comprendre la crise qui secoue le Mali aujourd’hui, il faut l’analyser à partir du coup d’État du 21 mars 2012 contre le président Amadou Toumani Touré (ATT). Alors même que le pays se situait à un mois seulement d’une élection présidentielle à laquelle le président sortant n’était pas officiellement candidat, ATT a été contraint de quitter le pouvoir, démis de ses fonctions par un coup d’état militaire. L’homme est pourtant reconnu au Mali et dans le reste de l’Afrique pour « son attachement à la démocratie ». Mais ses détracteurs lui reprochent également de « manquer de courage »

Le groupuscule de soldats à l’origine du putsch était jusqu’alors inconnu. On savait cependant que depuis le 17 janvier 2012, les militaires maliens demandaient d’être reçus par le président la République. Ils réclamaient un armement approprié afin de faire face au MNLA dans le nord du pays. Le mouvement national pour la libération de l’Azawad, mieux équipé que l’armée malienne depuis la chute de Mouammar Kadhafi, réclamaient l’indépendance de l’Azawad. 

Avec l’aide des rebelles algériens ayant fait allégeance à l’état islamique sous la bannière d’Ansar Eddine, ils avaient pris le contrôle de plusieurs villes et camps militaires dans la région de Kidal et exécuté pas moins de 70 soldats maliens, tout en se livrant à des pillages et à des violences sur les populations civile.

 C’est donc sur le reproche d’une « trop grande passivité » face à la rébellion touarègue que les putschistes décident de renverser Amadou Toumani Touré, arguant qu’il a été « incapable d’empêcher les salafistes d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) de faire du Mali leur terrain de jeu »

L’armée malienne était connue pour être l’une des plus mal formées, des plus déstructurées et des plus sous-équipées de la sous-région. Considérée comme étant « le maillon faible dans la lutte contre le terrorisme, le narcotrafic et les bandes armées » dans la région du Sahel, elle faisait piètre figure auprès des pays frontaliers, à l’instar de la Mauritanie dont les troupes n’hésitaient pas à bombarder les convois d’Aqmi afin de protéger son territoire. Le putsch est donc ainsi la résultant d’un sentiment d’humiliation de l’armée malienne. 

Ibrahim Boubacar Kéïta, l’homme qui devait sauver le Mali

Ancien premier ministre d’Alpha Oumar Konaré, Ibrahim Boubacar Keïta est élu président du Mali en 2013, avec 77,6 % des voix contre 22,4 % pour Soumaïla Cissé. Sa première tentative d’accéder à la magistrature suprême du Mali remonte à la présidentielle de 2002 face à Amadou Toumani Touré et à Soumaïla Cissé. Mais, au premier tour de l’élection, il n’obtient que 21% des suffrages derrière Soumaïla Cissé (21,3%) et Amadou Toumani Touré (28,7%). Le dernier cité remportera la présidentielle au second tour avec son soutien.

Lorsqu’il prête serment devant la Cour Suprême le 4 septembre 2013, Ibrahima Boubacar Kéïta trouve un Mali coupé en deux. La région de Kidal est entièrement contrôlée par la CMA (la Coordination des mouvements de l’Azawad) constituée le 28 octobre 2014. 

Cette coalition des mouvements rebelles touarègues avait succédé au MNLA qui le 6 avril 2012, avait proclamé l’indépendance de l’Azawad – la partie nord du Mali peuplée de Touareg, de tribus arabes, de Peuls et de Songhaïs – avant de se faire supplanter sur le terrain par leurs alliés de la rébellion du sud Algérie. Mieux armés et plus puissants, Ansar Eddine, mettaient le nord du Mali à feu et à sang.

 Ils avaient détruit la bibliothèque de Tombouctou classée patrimoine culturel de l’humanité par l’Unesco à cause des ouvrages centenaires et uniques qu’elle contenait, saccagé plusieurs autres monuments, et semé la terreur parmi les populations en raison d’une application extrémiste de la charia. Plusieurs images qui montraient des exécutions sommaires et des mutilations de populations civiles avaient alors choqué l’opinion internationale.

Ibrahim Boubacar Keïta était alors apparu comme étant « le sauveur » du Mali. Il était l’homme qui allait réunifier le pays, restaurer la démocratie et ramener la paix et la sécurité pour les Maliens sur toute l’étendue du territoire. Pour ce faire il disposait de deux atouts majeurs : la lecture stratégique qu’il avait eue des événements de 2012, lors du coup d’état contre Amadou Toumani Touré ; et le soutien de l’Imam Dicko qui avait été décisif pour son élection.

 Sa première carte, il l’a jouée en 2012, lors du coup d’état contre Amadou Toumani Touré. Malgré son rejet du putsch, il était favorable aux négociations avec les militaires, ce qui lui a valu le soutien de l’armée. Puis, avec son positionnement aux antipodes d’Amadou Toumani Touré lors de la campagne pour la présidentielle de 2013, il incarnait vraiment l’espoir d’un avenir meilleur aux yeux d’une grande majorité de Maliens.

Les raisons de la colère

« le président n’a pas honoré le contrat social passé avec les Maliens lors de son élection », c’est ce que nous a confié le 29 juin 2020 Madame Coulibaly Ramata Maïga, coordinatrice du M5-RFP en France et en Europe. Comme d’autres protestataires maliens qui réclament le départ d’Ibrahim Boubacar Keïta aujourd’hui, elle dresse un constat amer sur la détresse extrême des populations de son pays. 

Et selon elle : « 95% d’entre eux vivent de débrouillardise et sont réduits à une misère inqualifiable. Ils n’ont pas d’eau, pas d’électricité, pas de soins, pas de routes, pas d’écoles… Le territoire malien est plus que jamais parcellisé, les Maliens ne sont plus en sécurité nulle part et la corruption est devenue endémique dans le pays. ».

Ainsi, telle est la facture qui est présentée au président malien aujourd’hui. Ibrahim Boubacar Keita n’a pas su être « le sauveur du Mali » que ses compatriotes attendaient. Et ces derniers en sont à regretter le temps où ils étaient 77,6% à lui accorder leur confiance en 2013. D’ailleurs, en 2018, c’était déjà une autre histoire. 

Toutefois, comment en arrive-t-on à une situation dans laquelle un ange se transforme en démon ? La question est d’autant plus intéressante que la situation du Mali n’était pas déjà reluisante bien longtemps avant l’arrivée d’Ibrahim Boubacar Keïta aux affaires. D’ailleurs, personne avant lui n’était parvenu à y apporter des réponses qui soient considérées comme satisfaisantes. 

L’armée malienne, renforcée par les missions militaires de l’ONU et de la France, n’a pas pu libérer le nord Mali, ni réaliser la réunification du pays, encore moins ramener la paix et la sécurité si chère à tous les Maliens. Si cette tâche ne leur a pas été possible, qu’aurait donc pu faire Ibrahim Boubacar Keïta ? Ne dit-on pas qu’à l’impossible nul n’est tenu ?

L’Imam Mahmoud Dicko est peut-être la personne qui apporte une réponse intéressante à ce sujet. Au cours d’une interview exclusive accordée à Sud Radio Dakar dimanche 26 juillet 2020, il soutient que « La crise malienne n’est pas seulement une crise politique ou une crise institutionnelle, c’est l’existence même du Mali qui est en cause aujourd’hui ».

 Le très charismatique leader du M5-RFP, qui préfère se présenter comme une « autorité morale » du mouvement, a estimé que « le peuple malien s’est mis ensemble pour essayer de restaurer la Nation malienne qui est en train de s’abîmer » sous leurs yeux. 

Si donc l’élément déclencheur des événements actuels est la contestation des résultats de la dernière élection législative du Mali, les raisons de la colère du peuple malien, elles, n’ont pas cette simplicité. De trop nombreuses questions se posent et restent sans réponses au sujet de la quasi-impossibilité de résoudre le problème malien, alors que des forces militaires bien entraînées et puissamment équipées comme la Minusma, Serval, puis Barkhane, y sont déployées depuis des années.

Qu’est-ce qui fait en sorte que djihadistes, rebelles et autres bandits de grands chemins continuent à opérer au Mali comme s’ils étaient en terrain conquis ? D’ailleurs, pourquoi l’Azawad reste inaccessible au gouvernement malien alors que la mission Barkhane contrôle presqu’entièrement cette zone, avec, de temps à autre, son lot de pertes parmi les troupes françaises ? 

Quand la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) – qui réclame l’indépendance de cette partie nord du territoire malien – propose à la France de s’allier à ses troupes déployées au Mali afin de repousser les djihadistes d’Ansar Eddine et que cette dernière donne son accord, quelle en est la contrepartie ? 

Toutes ces interrogations devraient être la préoccupation dans la recherche de solutions pour un retour à une paix durable au Mali. Mais, curieusement, celles-ci ne font pas partie des questions à l’étude du sommet des chefs d’États de la Cédéao. Du moins pour ce qu’il en est paru de leurs résolutions.

« Un entre soi de dictateurs, mal élus pour la plupart, qui jugent le peuple malien pour crime de lèse-majesté contre un des leurs »

Dans son discours d’ouverture des travaux, Mahamadou Issoufou, chef de l’exécutif nigérien et président en exercice de la Cédéao, d’entrée de jeu, a interpellé ses homologues sur la gravité de la situation qui prévaut au Mali. 

Toutefois, en les invitant à trouver des « solutions fortes pour une sortie de crise rapide au Mali », il a aussitôt annoncé les couleurs : « le Mali a aujourd’hui besoin d’une Assemblée Nationale conforme aux résultats des élections législatives, d’un Gouvernement d’union nationale, d’une nouvelle Cour Constitutionnelle, d’une enquête sur les évènements des 10, 11 et 12 juillet 2020, ainsi que de la mise en œuvre rapide des conclusions du dialogue national ». et les résolutions prises à l’issue de leur conclave ne se sont pas éloignées de cette feuille de route. 

Comme on pouvait s’y attendre, les chefs d’États de la Cédéao ont circonscrit le problème malien à un simple contentieux électoral qui pourrait trouver une issue dans un gouvernement d’union nationale. La sempiternelle formule de la mathématique politique, surannée et éculée, qui a toujours servi de vraie fausse bonne solution à tous les conflits de gouvernance ou institutionnels dans le repère orthonormé des pays à l’indépendance douteuse de sous les tropiques : élections truquées – contestations populaires – répression brutale – négociation et gouvernement d’union nationale. En bons petits écoliers de la démocrature à la sauce des républiques bananières, ils se sont empressés de rendre la bonne copie qui leur évitera les foudres du maître.

« Le sommet extraordinaire des 15 chefs d’États de la Cédéao, n’aura été qu’un entre soi de dictateurs, mal élus pour la plupart, qui jugent le peuple malien pour crime de lèse-majesté contre un des leurs ». Cette phrase d’un activiste malien très actif sur les réseaux sociaux, lâchée avec dépit, a la résonnance d’un roulement de tonnerre qui annonce un ouragan en approche à l’horizon. L’entendront-ils de cette oreille ? Rien n’est moins sûr. 

Et vogue, vogue, le petit bateau de la mal-gouvernance, sur les eaux troubles de l’Afrique inféodée. Soyez donc tranquilles, vos excellences ! Ce soir, le peuple dormira sur ses deux oreilles ; qui parce qu’ils meurent de frayeur aux bruits de bottes de vos armées, qui parce qu’ils sont déjà tombés sous les balles de la soldatesque qui protège vos arrières, qui parce que la faim et la misère, des douleurs des peuples opprimés que votre monde ne voit plus, les contraigne à la résignation. Mais quelle importance pourriez-vous donc accorder à tout cela, du moment que vos comptes sont garnis ?

« Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus que de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie » (Albert Londres).

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