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[Gabon] Enseignement Supérieur : Une réforme de l’orientation postbac qui sonne comme une double peine.

Alors que le système éducatif gabonais est connu depuis des décennies comme étant une véritable usine à gaz qui déscolarise plus qu’elle ne permet aux jeunes de se former, Patrick Mouguiama-Daouda, le tout nouveau ministre de l’enseignement supérieur, choisit de prononcer une condamnation de plus contre ceux qui parviennent à décrocher le Bac.

Une fermeté qui sert à peine de cache-sexe à l’incompétence avérée du ministre et de l’ensemble du gouvernement.

« L’université est devenue le choix par défaut des gens qui ne savent pas où aller et qui viennent s’y inscrire pour avoir la bourse »

Cette sortie fracassante de Patrick Daouda le 10 août dernier est non seulement une erreur de communication préjudiciable, mais elle témoigne également d’un excès de zèle qui deviendra très vite un cas de conscience pour le gouvernement de Rose Christiane Ossouka.

Le tout nouveau ministre de l’enseignement supérieur, profitant d’une visite à l’Université Omar Bongo, a cru bon d’annoncer pour la rentrée 2021, son intention de réformer l’orientation postbac des jeunes gabonais en réduisant l’accès aux études supérieures aux seuls « plus jeunes et plus méritants » (sic). Quant aux « autres bacheliers », considérés de fait comme des cancres, ils se contenteraient de formations plus modestes et certainement mieux adaptées à leurs insuffisances intellectuelles, pour enfin être orientés vers « l’insertion et la formation professionnelles »

À première vue, cette déclaration semble ne poser qu’un simple problème de méconnaissance des dossiers. Ce qui pourrait être justifié par l’arrivée toute récente de Daouda Mouguiama à la tutelle de son ministère. On lui pardonnerait ainsi de ne pas savoir que tous les étudiants qui s’inscrivent à l’UOB ne sont pas forcément boursiers. Tout comme on pourrait lui être indulgent de ne pas savoir que l’État fixe les conditions d’obtention de ladite bourse. 

Cependant, la levée de boucliers provoquée par les propos du ministre dans l’opinion nationale pose une toute autre question, plus fondamentale celle-là : qui a le droit de fixer des limites aux possibilités de formation et de développement personnel garanties comme un droit inaliénable par la Constitution à tout citoyen gabonais, soit-il jeune ou adulte ?

La Constitution gabonaise, justement, est pourtant claire sur cette question. En son titre premier, alinéa 1, celle-ci stipule en effet que « Chaque citoyen a droit au libre développement de sa personnalité, dans le respect des droits d’autrui et de l’ordre public ».  Et dans son alinéa 18, ce même titre 1 de la Constitution précise que « l’État garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture ».   

Au regard de ce qui précède, nous ne pouvons supposer que deux choses. La première est que Patrick Daouda Mouguiama n’a pas une connaissance suffisante de la Constitution gabonaise au service de laquelle il est censé être en tant que ministre. Et sa nomination à ce poste est de ce fait une erreur de casting. En second lieu, le fait pour la nouvelle première ministre d’avoir dans son équipe un ministre qui ignore tout des dispositions de l’acte fondateur de la République gabonaise laisse perplexe. N’est-ce pas là une preuve supplémentaire que le respect de la Constitution n’est pas la grande préoccupation du gouvernement ? 

Le choix de l’une ou l’autre de ces deux hypothèses, à défaut d’une troisième voie qui serait plus honorable, revient à madame Rose Christiane Ossouka et à ceux qui l’ont placé à la tête du gouvernement. Car, ce qui leur est apparu comme étant de la fermeté dans une volonté de résoudre les problèmes de l’enseignement supérieur au Gabon, est en réalité un aveu d’incompétence. Faute de proposer des solutions viables à une crise qui est d’abord celle du système éducatif gabonais tout entier, le gouvernement choisit de cacher la poussière sous le tapis. Il est en effet plus aisé de culpabiliser la victime, plutôt que de reconnaitre qu’on est incapable de lui rendre justice. Et cette décision, dans le cas où elle entrait en vigueur, constituerait inéluctablement une double peine prononcée contre l’étudiant gabonais.

Mais comment en est-on arrivé là ?

Le système éducatif du Gabon a amorcé sa descente aux enfers dès le début des années 80s ; presque 10 ans, jours pour jours, après sa première vraie structuration par le gouvernement d’après l’indépendance en 1960. L’administration coloniale considérait le Gabon comme une zone d’extraction. C’est donc plutôt à Brazzaville que la vie administrative s’organisait réellement dans l’ancien Moyen-Congo qui, au sein de l’Afrique équatoriale française, regroupait le Congo Brazzaville et le Gabon. Ceux des élèves qui parvenaient à passer le cap des études primaires devaient se rendre dans la capitale congolaise, afin de poursuivre leurs cursus. Inutile de préciser qu’à cette époque, il ne devait pas y en avoir des masses.

Conscient de cette lacune qui pesait sur l’avenir du Gabon, le « Père de l’indépendance », le président Léon Mba Minko, a ainsi inscrit dans les priorités absolues de sa politique l’éducation de la jeunesse gabonaise. Jean-Marc Éko Nguyema, son ministre de l’éducation nationale à cette époque, s’est donc attelé à la tâche qui lui était confiée de créer un système éducatif dont l’une des missions principales était de former la future élite administrative du pays. Il a ainsi lancé la construction de plusieurs écoles primaires à travers le Gabon, encouragé la construction d’autres par les regroupements de villages dans les zones rurales en leur affectant des enseignants dès-lors qu’il en existait. 

Le ministre Jean-Marc Éko Nguyema a également intégré dans l’éducation nationale les établissement privés tenus par les confessions religieuses telles l’église catholique et l’église protestante. Et chacune des neuf régions du Gabon a également bénéficié d’au moins un collège d’enseignement général (CEG). Libreville, la capitale du pays, a quant à elle, été doté du prestigieux Lycée National Léon Mba et d’un collège d’enseignement technique à l’emplacement de l’actuel Lycée d’État de l’Estuaire. 

Pendant un certain temps, le Gabon est devenu un des États d’Afrique où les taux d’alphabétisation et de scolarisation étaient les plus élevés. Pourtant, cette position pour le moins enviable est très vite devenue difficile à tenir. Le pays pratiquait une « politique de natalité » et les effectifs dans les classes sont vites devenues pléthoriques. En plus, le manque d’enseignants, malgré l’existence d’un centre de formation des instituteurs (CFI), devenu École normale supérieure (ENS), a contribué à empirer cette situation. 

Une offre de formation peu diversifiée et non adaptée à la situation de pays en voie de développement.

L’un des problèmes les plus important du système éducatif gabonais a surtout été le manque de diversification de l’offre de formation. La formation professionnelle en était et reste d’ailleurs le parent pauvre. De nombreux corps de métiers comme ceux de l’agriculture, de la pêche, de l’élevage… étaient considérés comme subalternes. 

Casimir Oyé Mba en a essuyé les plâtres alors qu’il était premier ministre, lorsqu’il a osé s’adresser aux étudiants en grève en leur reprochant de ne pas s’intéresser aux « métiers de la terre » ou à d’autres « petit métier » comme celui de « cordonnier » qui, selon lui, n’étaient pas des sots métiers. « On ne s’inscrit pas à la faculté des lettres et des sciences humaines pour finir cireur de pompes du premier ministre », lui avaient aussitôt rétorqué les étudiants presqu’à l’unisson. 

En fin des comptes, Casimir Oyé Mba rendra son tablier plusieurs années plus tard sans avoir résolu le problème des étudiants. Et si sa « petite blague » passait mal auprès de ces derniers, c’est surtout parce que celle-ci traduisait un manque de vision et de volonté politique de l’élite gouvernementale gabonaise en ce qui concernait la diversification de l’offre de formation. Plusieurs années après sa déclaration, le lycée agricole d’Oyem, pour ne prendre que cet exemple, est resté un vœu pieux des gouvernements successifs. Et plusieurs corps de métiers qui, sous d’autres cieux, constituent des niches d’emplois à l’instar des industries culturelles (arts cinématographiques, conservatoires de musique, arts du spectacle, arts littéraires, édition et imprimerie, le tourisme) ; des métiers de bouche (arts culinaires, pâtisserie-boulangerie, hôtellerie) ; etc. ne font toujours pas partie de l’offre de formation de l’éducation nationale.

Le pays en a été réduit à faire de l’intégration dans la fonction publique, la principale voie de débouchée pour les « grands diplômés » dont la formation supérieure s’effectuait principalement à l’étranger. Le secteur privé devait presque se contenter des « recalés » du système éducatif qui, pour la plupart, ne répondaient pas toujours à la demande de spécialisation nécessaire au développement des entreprises, et encore moins à l’entreprenariat. 

La création de l’Université des sciences et techniques de Masuku en 1986, présentée à cette époque comme étant la solution au problème, n’y a pas changé grand-chose. Jusque-là, l’Université Omar Bongo, créée en 1970, sous l’appellation d’Université Nationale du Gabon (UNG) avant de prendre son nom actuel en 1978, était l’unique établissement d’enseignement supérieur du pays. L’Université Omar Bongo regroupait l’ensemble des grandes écoles telles l’École normale supérieure de l’enseignement technique, l’Institut universitaire des sciences de l’organisation, l’Université des sciences de la santé de Libreville… 

On pouvait noter à côté de ces quelques écoles, d’autres comme l’institut de gestion, l’école nationale de magistrature, l’école nationale d’art et de manufacture, l’école de l’office des postes et des télécommunications (OPT), l’école de préparation au carrières administratives (EPCA), l’école nationale d’administration (ENA), etc. Cependant, aucune de ces écoles ne permettaient de résoudre ni le problème de l’engorgement de la fonction publique, ni celui de l’inadéquation formation-emploi. 

Des réformes toujours évoquées, mais jamais appliquées 

Dès la fin des années 70s, la nécessité de réformer le système éducatif gabonais se faisait déjà sentir. Celle-ci a d’ailleurs aboutit à la tenue des premiers États généraux de l’éducation nationale à Libreville, du 17 au 23 décembre 1983. Cependant, cette prise de conscience qui était surtout impulsée par le corps enseignant, comme toutes les autres qui ont émaillé la vie de l’école gabonaise par la suite, n’ont pas entraîné une réorientation des politiques publiques en vue d’y apporter des réponses appropriées. Bien au contraire, on a vu l’arrivée massive sur le marché de l’éducation des établissements privés, les uns souvent plus anecdotiques que les autres. 

Le secteur de l’enseignement, dès-lors, n’a plus jamais retrouvé sa sérénité. Allant toujours de crises en crises sans jamais réussir à déclencher de véritables réformes, les années académiques qui s’en sont suivies n’ont chaque fois dû leur validation qu’à la crainte qu’avait les gouvernements successifs d’une évidence de l’échec des politiques publiques. 

Les quelques avancées obtenues en ce qui concerne les infrastructures et l’équipement scolaire l’ont toujours été au forceps. Cela a notamment été le cas, dans les années 90s, avec les écoles dites « Martine Oulabou ». Celles-ci n’ont été financées qu’au prix de la mort de l’enseignante à qui elles doivent leur surnom. Le syndicat des enseignants de l’éducation nationale (Seena), conduit par Samuel Ngoua Ngou, s’était alors engagé dans un ultime bras de fer avec le gouvernement. Mais même cette victoire des enseignants n’a guère comblé qu’une partie très mineure des besoins réels du pays en la matière.

Que reste-t-il des états généraux de l’éducation, de la recherche et de l’adéquation formation-emploi des 17 et 18 mai 2010 ?

Bien au-delà de tous les constats dressés par les enseignants eux-mêmes au cours de revendications récurrentes, celui qui en donne un meilleur aperçu est très certainement Mays Mouyissi. D’après une étude menée en mai 2015, l’économiste gabonais donne des chiffres alarmants qui sont consécutifs aux carences du système éducatif du Gabon.

Il note ainsi pour l’enseignement primaire « un taux de redoublement de 37% » des élèves en moyenne chaque année. Selon lui, ce taux serait « le plus élevé au monde et deux fois supérieur à la moyenne africaine ». Il relève ensuite que « moins de 5% des élèves accédant en 1ère année d’enseignement primaire arrivent au certificat d’études sans reprendre une classe » ; ce qui ramène le taux de redoublement sur un cycle à « plus de 95% ».

Ces chiffres ne sont guère plus réjouissants en ce qui concerne le second degré où Mays Mouyissi constate des taux de redoublement de 26% au premier cycle et de 23% au second. À titre de rappel, cet état des lieux a été dressé sur la base d’une étude de l’institution de Bretton Woods qui estime qu’en moyenne, « il faut 17 années à un élève gabonais pour valider son BEPC, alors que 12 années d’études devraient suffire à l’obtenir ».

Ainsi, lorsqu’Ali Bongo Ondimba accède au pouvoir en 2009, l’école gabonaise est dans un état pitoyable. La pléthore des effectifs dans les salles de classes est à la limite de l’état de catastrophe. Et ceci était une réalité aussi bien dans les écoles primaires que dans les établissements d’enseignement supérieur existants, en passant par les lycées et les collèges. Et le Gabon ne connaissait plus depuis longtemps une seule années scolaire au cours de laquelle le programme scolaire eût été dispensé dans son intégralité. 

Le candidat Ali est donc parfaitement aux faîtes de la situation désastreuse de l’école gabonaise au moment où il sollicite le suffrage des Gabonais pour la présidence de la République. Au nombre des « engagements forts » de son projet de société « L’avenir en confiance », il met au premier plan la question de l’éducation de la jeunesse gabonaise et annonce la convocation « rapide » des états généraux de l’éducation et de la formation. Ce fut chose-faite en mai 2010, alors qu’il était au pouvoir depuis un an. 

Dans son discours d’ouverture des travaux, il demande aux enseignant de « prendre en compte » dans les résolutions son projet de « Cité Verte de l’Education et du Savoir » qu’il détaille en trois points principaux : 

« Un ensemble d’établissements scolaires et universitaires de référence internationale, mis en place dans le cadre des partenariats « public / privé » et dont les promoteurs bénéficieraient des facilités multiformes, notamment fiscales et douanières, sur les infrastructures et les équipements de pointe ».  

« Une sorte de zone franche scolaire et universitaire où des promoteurs privés et même des mécènes peuvent y réaliser des bibliothèques, des librairies, des campus numériques, des universités, des résidences pour étudiants et enseignants ; le tout, desservi en eau et en électricité, de préférence par des industries propres » ; 

« Une usine à idées innovantes dotée d’un fonds recherche et reliée à des faisceaux d’instituts, laboratoires de recherche et bureaux d’études privés et publics ».

Autant de recommandation qui laissaient effectivement croire à une réelle prise de conscience par le pouvoir politique de l’urgence d’une réforme profonde du système éducatif gabonais.  Celles-ci ont d’ailleurs été prises très au sérieux par les enseignants en conclave qui n’ont pas manqué de les consigner dans les conclusions des états généraux de l’éducation, de la recherche et de l’adéquation formation-emploi. Mais ce sera aussi la dernière fois qu’on en entendra parler, si ce n’est dans tous les effets d’annonces et les opérations de communication qui s’en sont suivies et qui étaient devenues la marque de fabrique du président Ali Bongo Ondimba. 

En attendant, sur l’ensemble des onze année de règne qu’il totalise en 2020, pas une seule salle de classe n’est sortie de terre. D’ailleurs, plus personne aujourd’hui ne parle de son « Plan stratégique pour un Gabon émergeant » qui, entre autres, définissait une place de choix à l’éducation.

Le ministre de l’enseignement supérieur Patrick Daouda Mouguiama viendrait-il à son tour s’asseoir sur tous ces projets de réformes du système éducatif gabonais pour créer ses propres règles du jeu ? Vue la manière cavalière avec laquelle il aborde son magistère, c’est le contraire qui serait une grande surprise pour l’ensemble des Gabonais.

« Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus que de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie » (Albert Londres).

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