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Hip-Hop « Le singe Fou » de Lord Ekomy Ndong : une leçon d’écologie en chanson. Mais pas que…

Les textes de Lord Ékomy Ndong sont connus pour être engagés depuis son titre « Aux choses du pays » qui date des années 90s. Un engagement qui est plutôt politique et social et qui a implanté les marques de l’artiste dans la planète Hip-Hop du Gabon. Son dernier double album « Petit Mutant dans son coin » et « Toujours autant dans son coin » le confirme dans son domaine de prédilection. Avec le titre « Le Singe Fou », inclus dans « Toujours autant dans son coin », on redécouvre un Lord engagé sur le plan écologique. Il y a du « mystère » dans cet opus. Nous avons tenté de le percer avec l’artiste lui-même. Entretien.

Interview exclusive Lifeafrica.tv

Un double album qui a un grand potentiel, vous le lancez sur une plateforme gabonaise dont la visibilité n’est pas encore confirmée sur le plan international. Pourquoi ce choix ?

J’ai voulu me servir de la sortie de cet album pour opérer trois changements dans l’industrie de la musique gabonaise. Mon premier objectif, c’est que j’ai eu envie de faire changer les habitudes de consommation des mélomanes gabonais, donc, faire qu’ils y aient d’autres manières d’acheter la musique, d’autres moyens de consommer la musique au Gabon. Là, en l’occurrence, il s’agit d’acheter un album sur internet en digital et non pas en cd ou en cassette. Le deuxième objectif, c’était de faire en sorte de changer les reflexes de distributions des musiciens gabonais, afin que nos petits-frères qui arrivent dans le métier sachent qu’ils ne sont pas obligés de dépendre du pressage de cd, avec ce que ça implique comme moyens. Le troisième objectif, qui permet de réaliser les deux premiers, c’était de faire en sorte qu’une plateforme de distribution de musique gabonaise se développe. Et c’est ce qui s’est passé avec GStor.

Quel était l’intérêt pour vous en tant qu’artiste ?

C’est d’abord pour moi une façon de donner un « coup de main » à une jeune start-up gabonaise qui est parti d’une très bonne intention, avec un très bon concept. J’estime que les Gabonais n’ont pas suffisamment compris que son modèle économique se situe dans l’air du temps. En leur confiant la sortie de mon album, en concluant avec eux un partenariat, je souhaitais les emmener avec moi dans cette aventure qui contribuera sans aucun doute à leur développement. J’ai fait en sorte qu’ils atteignent des pics de connexion, avec des milliers, des milliers, des milliers et des milliers de personnes qui fréquentent leur site aujourd’hui et voilà ! C’était ça mon but : participer au développement de la musique gabonaise sur internet. C’était un pari risqué et je crois qu’il est plutôt réussi. Jamais une plateforme au Gabon n’avait atteint 800 téléchargements sur un album en deux semaines. C’est à peu près 36 fois supérieur à ce que tout le monde réalisait jusqu’ici au Gabon.

Ces titres de vos albums « Petit mutant dans son coin » et « Toujours autant dans son coin ». Comment vous les expliquez ?

« Petit mutant dans son coin » parle de la neuro-diversité. C’est-à-dire : le fait qu’on soit tous des êtres humains, on est constitué de la même façon, avec le sang qui est de la même couleur. On est les mêmes en fait. Mais dans la catégorie, dans une population, tu as quelquefois des individus qui se distinguent. Ils ont de petites différences dans la façon dont leur cerveau fonctionne, si tu veux. C’est ça l’image du mutant dans mon titre. Ça représente ces personnes qui font la différence et on les repère très tôt. Souvent, on va parler de surdoués, de personnes à haut potentiel, il y a plein de mots aujourd’hui pour les désigner. On parle de ces personnes là qui ont une façon de réfléchir, de fonctionner qui est admirable. On va les trouver intelligents, on va les trouver doués, on va les trouver géniaux… Beaucoup de termes, tous plus élogieux les uns que les autres. Mais d’un autre coté, ces différences qui provoquent l’admiration, enferment souvent aussi les sujet dans une forme d’isolement. Ça c’est parce que la différence génère une grosse incompréhension dans les milieux les plus simples.

Pouvez-vous être un peu plus précis ?

Certainement. Le titre du premier album évoque ces enfants qui ne sont pas faciles à comprendre, pas faciles à suivre ; ni par leur famille, ni par leurs amis, ni même par leurs collègues. Donc, ils se retrouvent dans leur coin, d’où « Petit mutant dans son coin ». Le deuxième album, qui est titré « Toujours autant dans son coin », c’est pour dire que finalement en grandissant, les choses ne s’arrangent pas forcement. Le petit bonhomme représenté sur la pochette du disque avec sa bizarrerie géniale qui l’emmène à être sur le sol de la lune avec des encyclopédies et une harpe, même en grandissant, il finit par être toujours aussi isolé. C’est pour ça que la deuxième pochette de l’album représente un adulte qui, cette fois, est sur terre dans la forêt, en train de jouer de la harpe. La forêt représente toujours cet isolement-là. Sauf que la harpe, il la tient dans ses mains. On va dire qu’il maîtrise un peu mieux son sujet, son talant et qu’il parvient quand-même à vivre un peu plus près des autres, même s’il reste toujours isolé dans sa petite forêt. « Petit mutant dans son coin », « Toujours autant dans son coin », sont des images pour parler évidemment de moi-même. C’est un album dans lequel j’ai volontairement laissé transparaître une dimension introspective, autobiographique et personnelle. Les deux personnages représentés – enfant et adulte – sont des caricatures de moi-même. Je pense qu’on les reconnait comme tel d’ailleurs.

Pour en venir à ce titre qui a suscité notre entretien, le texte en lui-même semble être une dénonciation d’agissements qui nuisent à l’environnement.  Comment l’idée vous est-elle venue ?

Mon intérêt pour l’environnement se justifie à plusieurs niveaux. Le premier, c’est que je suis né et j’ai grandi à Port-Gentil, dans l’Ogooué-Maritime. Avec mon père, j’allais fréquemment à la chasse du côté d’Ozouri et de Ntchenguet, dans la forêt qui avoisine Port-Gentil. Il y a donc un rapport qui s’établit avec la nature à ce niveau. Le fait qu’on y campait, qu’on chassait – bien évidemment de façon raisonnable – fais que je connais bien et j’ai un rapport avec la nature, les espèces de la nature en particulier. De la même manière, je connais Sétékama, Mayonami, Omboué, Gamba… J’ai eu l’occasion de voir des éléphants qui traversent la route, de voir des gnous ; je connais les hérons, les marabouts etc. Enfin, j’ai eu la chance d’être en contact réel avec certains joyaux de la faune et de la flore gabonaise et d’avoir été élevé comme ça. Mais ça été aussi une vocation. Après obtention du baccalauréat, j’avais une fascination pour des aînés comme Omer Ntougou, Spèche Mpina, Guy-Philip Zounguet, Marc Ona Essangui… C’est ainsi que j’ai été très tôt imprégné par leur sensibilisation sur l’environnement et la protection des espèces menacées. Pour le second aspect, il faut savoir que je me définis par un humanisme différent, que je peux considérer comme un humanisme Bantu. Nos cultures nous apprennent que l’homme est le frère des animaux. Il est l’enfant des étoiles, le cousin des plantes. Bref… Chez nous, il y a une culture totémiste qui nous caractérise par définition. Et quand je dis « chez nous », que dire ? Je pense aux Aguekaza chez les Myènès, aux Boudjala chez les Punu, aux Essangui, aux Essibekan, aux Nkodjègne, aux Eyebivegne chez les Fang… Tous ces clans qui existent dans nos cultures se rattachent à un élément naturel, voyez-vous ? Quand on connait les significations de tous ces noms, on s’aperçoit que notre parenté, nos origines, sont établies de façon mythique et font de nous des « proches » de telles espèces animales, ou de telles essences végétales. En tant qu’Africains, nous avons un rapport différent avec la nature.

Cela conduit forcément à une conscience de la protection de la nature, d’après vous ?

Forcément, c’est peut-être trop dire, sinon ça se saurait. Mais regardez le Bwiti. C’est une culture profondément écologique, dans le sens où elle est ancrée dans le respect de la nature. Pour couper un arbre ou pour en prélever un bout d’écorce, on demande la permission à l’arbre. Il en est de même si on doit détacher ne serait-ce qu’une feuille de l’arbre. On demande sa permission et on s’excuse auprès de lui en lui expliquant la nécessité qui nous conduit à cette offense. Quand un enfant naît, la tradition veut qu’on plante un arbre avec son placenta, afin que l’enfant et l’arbre soient liés comme des jumeaux. Donc,  notre façon à nous d’aborder la nature en tant qu’africain est particulière. L’homme dans la nature, sa perception de la nature est différente. Et moi je suis l’héritier, à mon échelle à moi, de cette vision-là, d’où le fait que je défends la nature.

Le singe fou est donc une figuration de l’inconscience humaine sur la préservation de la nature…

Quand j’ai écrit « Le Singe Fou », je me suis figuré les choses dans une sorte d’inversion des rôles, une transposition de la conscience humaine chez les animaux. C’était une manière de dire que finalement, l’animal le plus « animal » ; l’animal le plus bestial, le plus violant, le plus sauvage… En définitive, c’est l’homme. L’homme moderne croit être civilisé par rapport aux autres animaux avec qui il partage l’espace de vie sur terre. Cependant, c’est lui qui sème le vacarme, qui sème la pagaille, qui détruit tout. L’être humain moderne c’est ça. On entend par exemple des gens qui se plaignent que les éléphants viennent dévaster leurs plantations. Mais, dans le fond, c’est l’homme qui est en train de dévaster la nature.

Cela se tient. Mais nos ancêtres ont toujours vécu en faisant des champs.

Je précise bien « l’Homme moderne », l’homme d’aujourd’hui, avec la culture industrielle dont nous avons hérité des occidentaux. Parce que dans le cas de nos ancêtres, comme vous le dites si bien, les problèmes de déforestation, les problèmes de braconnage, ne se posent pas. Dans les rapports que nous avions traditionnellement – je dirais même de manière civilisationnelle – avec la nature, il y avait une manière de se comporter qui fait que la nature n’a jamais été en danger avant le contact du monde moderne. Ainsi, « Le Singe Fou » figure cet animal inconscient qu’est devenu l’Homme avec ce qu’il tient pour le progrès. Il n’y a que la folie qui peut expliquer ce qu’il est en train de faire sur la nature et qui dérange tout le monde. Voilà le sens de cette chanson. Et ma motivation fait que c’est ma responsabilité d’artiste d’apporter ma pierre à l’édifice, de jouer ma partition. Et puis, humainement, je ne fais que parler des choses qui me touche moi-même. Je parle de ça parce que je suis concerné, parce que j’ai un point de vue là-dessus et que je suis touché par cette problématique.

C’est un message qui passe ? Avez-vous l’impression d’être entendu ?

J’ai quand-même été choisi par Wild Aid, qui est un organisme de défense environnementale, pour être leur ambassadeur à l’échelle du Gabon sur un programme de lutte et de sensibilisation contre le braconnage. Vous avez là la réponse à votre question. Tout ce que je viens d’évoquer donne de la cohérence et de la résonnance. Donc, voilà quoi !

Dans la chanson vous évoquez des animaux précis, en l’occurrence le gorille et le lamantin. Pourquoi ces deux-là ? Pourquoi surtout le Gorille dont vous faites le porte-parole des animaux ?

En réalité… j’étais parti sur un programme de communication et de sensibilisation qui aurait été axé dans un premier temps sur la problématique des gorilles. Donc, C’est pour ça que le gorille est le premier animal que j’évoque. Mais bon, le message peut être adaptable à tous les animaux.  Je fais exprès de partir du gorille au lamantin, parce que le lamantin est aussi une espèce particulièrement menacée. Mais j’en cite beaucoup d’autres. La chanson évoque également la problématique des éléphants. Je parle de la tortue, j’évoque le lion. On disait le lion disparu au Gabon, mais on a eu des traces de lions il y a quelques années dans le Haut- Ogooué. Au-delà des animaux terrestres, j’évoque la pollution des eaux, des rivières, des mers, de la couche d’ozone…

Envisagez-vous de défendre d’autres causes comme celle-là ?

D’autres causes ? Oui, bien sûr ! Tout ce qui touchent à la souveraineté de l’Afrique, à la dignité de l’Africain et à la renaissance de l’Afrique sont des choses qui me préoccupent. Je dors avec ça et je me réveille avec ça. J’écris sur ça, je chante sur ça, je prie pour ça, je travaille pour ça, je milite pour ça. Je suis de ceux qui sont préoccupés par la réunification de l’Afrique. Je rêve d’une Afrique unie en un seul pays, avec un seul drapeau, une seule armée, une seule monnaie, un seul gouvernement, un seul peuple ; avec plein de différences, mais sous un même drapeau. Comme beaucoup, je rêve des Etats-Unis d’Afrique, voilà ! Je rêve de la réappropriation de la culture africaine par les africains eux-mêmes. Je veux que les jeunes africains parlent leurs langues, que les gabonais sachent que le Gabon n’est qu’un petit bout de leur terre.  Le Congo, le Sénégal, le Mozambique… ne sont que des petits bouts. Nous sommes africains d’abord, même si on vient de petits pays déférents. Voilà des choses qui occupent l’espace disque de mon cerveau. 

Propos recueillis par Carine Aworet

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5 Commentaires

5 Comments

  1. MENIE GILBINHO. @

    27 juin 2020 at 22 h 09 min

    Intéressant et pertinent. Et on a plus ou moins les explications que l’on voulait. @

  2. Orlin Amo

    28 juin 2020 at 14 h 51 min

    Merci EKOMY NDONG, le pays a vraiment le ntong d’avoir des EKOMY, d’Akendengue, des Naneth, des Seigneur Lion…

  3. HAKENSON

    29 juin 2020 at 3 h 18 min

    Ce monsieur a fait un bon boulot.

  4. Ntamdou fils de Bikouta

    29 juin 2020 at 21 h 06 min

    Vraiment fascinant, merci a vous LifeAfrica par le billet de Mlle Aworet, et surtout grand merci a ce grand homme et digne fils de notre pays qui est l’Afrique. Ce fut un voyage agréable et riche en culture, que puis les miens enboiter le pas

  5. Mouity Verlain

    1 juillet 2020 at 19 h 06 min

    Félicitations pour l’article, il est vraiment intéressant et révèle d’avantage le génie de l’artiste

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