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[Guinée] Mariam Bah : « Si les élections ont lieu et qu’Alpha Condé s’autoproclame président, ce sera le début du chaos en Guinée »

Alpha Condé, élu en 2010 pour son premier mandat, veut se représenter pour un troisième fois à sa propre succession. Une décision rendue possible après une manipulation de la Constitution guinéenne qui limite clairement le nombre de mandats à deux. Depuis lors, la Guinée, un des pays les plus pauvres de la planète, traverse des périodes de profonds troubles et ne compte plus ses morts parmi les populations qui s’insurgent contre « le népotisme et les dérivent autocratiques » de l’homme de 81 ans. Et la Cédéao, l’Union Africaine, tout comme le reste de la communauté internationale, restent impuissants. Le tour d’horizon de la situation de crise en Guinée, avec Mariam Bah, Secrétaire aux relations extérieures de la Fédération en France du
Parti de l’Espoir pour le Développement National (PEDN).

À la faveur du référendum constitutionnel du 22 mars dernier, le président Alpha Condé est parvenu à se donner les moyens de briguer un troisième mandat au sommet de l’État guinéen. Mais la population guinéenne s’insurge contre cette décision. Pourquoi ?

Le référendum constitutionnel organisé à l’initiative du président Alpha Condé s’est fait contre les dispositions de la Constitution guinéenne. Il y a deux raisons à cela : la Constitution de la République de Guinée ne donne aucune compétence au président de la République ou aux députés de prendre l’initiative de changer de Constitution. Dans ce cas précis, la Constitution guinéenne, en son article 152, limite leur initiative à une simple révision. En second lieu, l’adoption d’une nouvelle Constitution ne peut intervenir qu’en cas de trouble profond. Ce serait le cas par exemple au terme d’une révolution, d’une guerre ou d’un coup d’état. Mais rien de tel n’a justifié la volonté d’Alpha Condé de passer à une nouvelle République. Une telle décision ne peut être prise que de manière consensuelle, dans un contexte d’extrême nécessité, dument constatée par l’ensemble des institutions du pays et actée comme moyen d’adapter l’État à une nouvelle situation. C’est au terme de ce processus que le peuple, en tant que souverain, peut être amené à se prononcer dans le cadre d’un référendum.

Les Guinéens ont bien compris que la démarche d’Alpha Condé n’avait qu’un objectif : lui donner les moyens de briguer un troisième mandat. Chose à laquelle il n’avait pas droit aux termes de la Constitution de 2010. En avril 2019, les forces vives de la Nation guinéenne se sont donc constituées en un mouvement citoyen qu’elles ont appelé le Front National pour la Défense de la Constitution (FNDC), pour s’opposer à l’adoption d’une nouvelle Constitution.

Le président Alpha Condé a pourtant justifié son initiative par une volonté de « doter la Guinée d’une Constitution qui réponde aux besoins actuels sur les droits des femmes, la lutte contre les mutilations génitales des femmes, la gratuité de la scolarité, l’écologie, la répartition des revenus de l’État ».

C’est vrai que la Guinée est confrontée, de manière grave, à tous les problèmes qu’il a évoqués ; ce qui relève d’ailleurs de la mauvaise gouvernance de l’État imputable à son propre régime. Mais rien de tout ça ne justifiait le passage à une nouvelle République. Il n’y avait pas de situation exceptionnelle que les lois organiques, le code pénal, n’auraient pas pu régler. Même une simple relecture de quelques articles de la Constitution pouvait faire l’affaire. D’ailleurs, en 2016, la Guinée s’est dotée d’un Code Pénal qui comporte des dispositions aptes à permettre à la Guinée de faire face à divers types de défis ; qu’il s’agisse des questions sécuritaires, du terrorisme, des crimes internationaux, des génocides, de la corruption, etc. Tout ce qu’il a dit était gérable à cette échelle-là. Vous comprenez donc qu’il ne s’agit ici que de prétextes.

Depuis tout ce temps, les mouvements de protestation se sont multipliés en Guinée. Ceux-ci ont été réprimés dans une extrême brutalité. Quel bilan faites-vous des troubles que votre pays traverse de ce fait en termes de pertes en vies humaines ?

Depuis les protestations lancées en avril 2019, le bilan en pertes de vies humaines se chiffre entre 200 et 300 victimes. Rien que dans la région de Nzérékoré, on a découvert des fausses communes où des gens ont été enterrés nuitamment. Le FNDC a d’ailleurs porté cette affaire en justice. Mais si on compte avec les manifestations organisées depuis 2010 et qui ont été réprimées avec la même brutalité, ces chiffres deviennent effrayants. Et vous remarquerez que l’État guinéen évite soigneusement de tenir des statistiques de toutes ces tueries sur lesquelles il s’exerce une omerta totale.

Toute cette répression a-t-elle conduit à l’affaiblissement de la mobilisation ?

Pas du tout. Le peuple guinéen est toujours vent debout contre le troisième mandat d’Alpha Condé. D’ailleurs, une manifestation est prévue pour ce mardi 19 septembre 2020 à Conakry à l’appel du FNDC. C’est en fait une reprise du mouvement de protestation qui a été suspendu au mois de mars à cause de la pandémie due au virus Covid-19. Et il faut souligner que le gouvernement en a profité pour faire passer son référendum le 22 mars, alors que tout le territoire était supposé être en confinement. Cependant, la population s’est mobilisée pour le boycott de ce scrutin. Les bureaux de vote ont été assiégés et des urnes ont été saccagées en grande quantité. Des images ont d’ailleurs inondé les réseaux sociaux, montrant des bulletins de votes déversés et brûlés dans les rues. Mais malgré cela, le gouvernement a publié des résultats qui n’avaient aucun rapport avec la réalité.

En dehors de ce refus de troisième mandat qui est devenue une revendication généralisée des population dans toute l’Afrique de l’Ouest, que reproche-t-on d’autre au président Alpha Condé ?

Alpha Condé est arrivé en 2010 en faisant des promesses qu’il n’a pas tenues. Il parlait de généraliser à tout le pays la distribution de l’eau et de l’électricité. Mais tout cela n’a été que des paroles en l’air. Rien que dans la capitale Conakry, des quartiers entiers n’ont ni l’eau, ni l’électricité depuis 2010. Les populations sont obligées de puiser de l’eau dans des bidons dans certains lieux où on peut encore trouver des fontaines publiques ou de recueillir l’eau de pluie. Les délestages d’électricités sont devenus le quotidien des habitants de Conakry. Des zones entières sont privées d’électricité durant des semaines. D’autres ne l’ont que 6 heures par jour. Et je ne vous parle même pas des zones rurales qui font face à une précarité et une misère indescriptibles. La Guinée figure parmi les pays les plus pauvres du monde. Aujourd’hui, les familles qui sont capables de s’offrir ne serait-ce qu’un repas par jour se comptent sur les doigts d’une main. Avoir deux ou trois repas par jour est devenu un signe d’opulence. Je dirais même que ça n’existe plus en Guinée.

Les deux mandats d’Alpha Condé sont un échec cuisant sur tous les plans. La plupart des entreprises multinationales ont quitté la Guinée pour cause de fraude, de détournements, de corruption endémique et de dégradation avancée du climat des affaires. La Guinée n’est plus un État de droit. Il n’y a aucun recours lorsqu’on est spolié. La justice aux ordres a institutionnalisé une impunité systématique pour tous ceux qui se retrouvent compromis dans ce types de malversations et qui sont, pour la plupart, des proches d’Alpha Condé ou des membres éminents des cercles de son pouvoir. Les routes dans l’ensemble du territoire sont dans un état désastreux ; de véritables pistes d’éléphants. Dans la capitale, il n’y a pas 10 km de route bitumée où on ne retrouve pas de nids de poules ou même des tronçons entiers avec le revêtement de la chaussée complètement arraché. Sur l’artère principale de la ville, il y a des grands trous béants. Les logements, n’en parlons pas. 

Bref… J’ai envie de dire : qu’est-ce qui, en Guinée, est dans un état appréciable ? Les élèves en sont à une deuxième année blanche. Les enseignants sont mal payés ou pas du tout, et ils exercent du racket sur les familles qui, très souvent, doivent acheter des photocopies de manuels qu’ils vendent aux élèves et aux étudiants. Ceux qui ne les achètent pas sont refusés dans les classes. Et, de toutes manières, l’éducation nationale est un désastre en Guinée. Le niveau même des enseignants laisse à désirer. Si je dois vous parler de la situation de la Guinée, il faudra que nous y passions des journées entières.

Pour tenter de dénouer cette situation, quelles sont les forces en présence ? Y a-t-il tout de même des possibilités de dialogue qui se dessinent ?

Il y a eu des démarches à l’initiative de la Cédéao. Des missions composées d’anciens présidents des pays de la sous-région ont été conduites à Conakry. Mais elles se sont toutes soldées par des échecs. Leur dernière délégation n’a même pas été reçue par Alpha Condé qui leur a clairement signifié qu’il ne renoncerait pour rien au monde à briguer son troisième mandat. Vous voyez qu’il fait la loi au sein de la Cédéao quand il s’agit des autres pays comme le Mali. Mais il ne reconnait pas la même Cédéao pour ce qui le concerne. 

La France aussi a essayé d’intervenir à travers la venue en Guinée de Nicolas Sarkozy, puis de François Hollande. Mais personne, en dehors des concernés ne peut dire ce qu’il a filtré de leurs entretiens à ce propos. Rien n’a été dit officiellement et, au final, il ne s’est rien passé. Résultat : Alpha Condé sera candidat à sa propre succession lors du scrutin du 18 octobre prochain.

D’autres candidatures se sont-elles exprimées pour cette élection ? 

On a assisté à la création d’un nouveaux partis qui a présenté un candidat. Ce partis qui n’a aucune représentativité nationale est en réalité un montage du régime. Il y a également eu un leader politique qui, lui également, n’a comme représentativité que son village d’origine. Ce sont ces deux-là qui vont servir de caution démocratique à Alpha Condé pour une élection qui est courue d’avance. Et nous avons appris que de fortes sommes d’argent leur ont été remises afin de payer leurs cautions respectives.

En dehors de ces deux-là, il faut savoir qu’en Guinée et en dehors du parti au pouvoir, il y a quatre grands partis qui se partagent l’électorat : l’Union des Forces Démocratiques de Guinée (UFDG) de Cellou Dalein Diallo, le Parti de l’Espoir pour le Développement National (PEDN) de Lansana Kouyaté, l’Union des Forces Républicaines (UFR) de Sidya Touré, et le Bloc Libéral (BL) de Faya Millimouno. Ces partis comptent, avec la société civile, parmi les forces du FNDC. Et, contre toute attente, Cellou Dalein Diallo de l’UFPG , considéré jusqu’ici comme chef de file de l’opposition, a décidé de présenter sa candidature. Il a donc quitté le FNDC qui, de toutes manières, s’est désolidarisé de lui. Et même dans son propre parti, il y a des divisions.

C’est un coup dur porté à l’opposition. 

Il y a surtout une contradiction de la part de Cellou Dalein Diallo, puisque l’UFPG n’a pas participé aux élections cumulées du référendum et des législatives. Ce parti a dénoncé le référendum en soutenant avec les autres que celui-ci était illégal et qu’il ne le reconnait pas. Une prise de position qui a d’ailleurs été corroborée par la communauté internationale. Et, malgré tout, Cellou Dalein Diallo va participer à des élections présidentielles rendues possibles par un référendum et une Constitution dont il nie la légitimité. C’est en dehors de toute logique ! Cependant, il est effectif que sa participation sera un bon prétexte pour qu’Alpha Condé revendique le fait comme une légitimation de son tour de force. 

Il faut toutefois savoir que le FNDC est avant tout un mouvement citoyen dont les partis politiques ne sont qu’une des constituantes. Il comprend des syndicats, et toutes les associations de la société civile. Et ce mouvement est resté ferme sur sa revendication qui est désormais le départ pur et simple d’Alpha Condé du pouvoir. C’est le mot d’ordre qui est donné pour la mobilisation de ce mardi 19 septembre. Et celui-ci n’est pas négociable.

Comment la diaspora guinéenne participe à ces manifestations ?

Le FNDC s’est déployé à l’international et a créé des représentations, aussi bien en Afrique que dans les pays occidentaux. Ici en France, il y a eu des manifestations comme partout ailleurs où ce mouvement est représenté. Notamment en Espagne, en Belgique, aux États-Unis, au Canada, en Angleterre… Notre première manifestation a été organisée le 21 avril 2019. Et nous en avons eu au moins cinq à ce jour. Mais nous sommes désormais déterminés à passer à un cran au-dessus. Pour nous les manifestations qui sont destinées à démontrer au pouvoir, à l’opinion nationale et internationale que le peuple guinéen n’est pas d’accord avec les décisions prises, doivent maintenant s’orienter vers des actions plus concrètes. Parmi les projets qui sont en gestation, nous n’écartons pas la possibilité d’organiser un soulèvement populaire. Nous sommes déterminés à aller jusqu’au bout. Et même si les élections ont lieu et qu’Alpha Condé s’autoproclame président de la République à l’issue de celles-ci, ce dont nous ne doutons pas, ce sera le début du chaos en Guinée. Parce que le peuple ne le laissera pas gouverner.

Et je voudrais dire aux Guinéens et à tous les Africains qu’il est important aujourd’hui d’unir nos forces. Lorsque les droits fondamentaux, l’alternance, la démocratie, sont bafoués dans un pays africain, tous les autres citoyens africains doivent être solidaires avec le peuple concerné et s’unir pour défendre sa cause. Parce que ce combat nous est commun et notre besoin d’autodétermination transcende toutes ces frontières héritées de l’impérialisme occidental. Tant que nous n’avons pas de démocratie dans nos pays, avec l’alternance politique, nos populations respectives ne parviendront pas à décider de leurs destinées et aucun développement économique véritable ne sera effectif pour nos pays, ni aucun progrès ne sera possible pour l’Afrique. Il est important de savoir que c’est lorsque nous serons unis et que nous considérerons ces causes comme notre communauté de destins, que l’Afrique pourra faire des pas de géant vers des jours meilleurs. Et les différentes diasporas de nos pays respectifs ont une grande part dans ce combat.

« Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus que de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie » (Albert Londres).

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